Conférence inaugurale du Cercle Ferdinand Buisson du 28 Juin 2016 – L’esprit de la laïcité

Eléments de réflexion

Ferdinand Buisson né en 1841 mort en 1932 » d’un milieu protestant austère et modeste. Philosophe il enseigne aussi la littérature comparée à Neuchâtel.
En 1878, nommé inspecteur général de l’instruction publique et appelé par jules Ferry le 10 fevrier1879 au poste capital de directeur de l’enseignement primaire. Il définit, organise assoit l’école du peuple sur les 3 principes de gratuité, d’obligation et de laïcité pendant 17 ans. Educateur pédagogue il dirige la publication du Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire « la bible des instituteurs, la cathédrale de l’école primaire » selon l’historien Pierre Nora.
On a été jusqu’à lui reprocher de substituer une nouvelle foi à l’ancienne, on a parlé de la « foi laïque » de Ferdinand Buisson avec sa doctrine, ses saints, ses hérétiques, avec « ses sanctuaires, où l’on est prié d’ôter son chapeau, sa kippa ou son voile ».

 

« Le mal c’est la confusion » Spinoza.

« L’irrésolution est le plus grand des maux » Descartes.

« L’hégémonie idéologique et culturelle précède la victoire politique… » Gramsci

L’esprit de la laïcité

 

I / La délégitimation de l’idéal laïque.

Alors que la laïcité allait de soi et qu’on en parlait peu, sauf pour dénoncer quelques entorses et dénoncer les financements publics des établissements privés d’enseignement, on en parle aujourd’hui beaucoup, pour la décrier et la contester. La laïcité est attaquée, menacée, elle est en danger.

On cherche à l’affaiblir et la meilleure manière d’affaiblir un adversaire consiste à le faire douter de ses convictions, de le culpabiliser, jusqu’à faire passer l’affirmation des principes qui sont censés garantir la liberté de tout homme pour irrespectueuses des valeurs identitaires et génératrice d’exclusion et d’intolérance. On assiste ainsi à véritable entreprise de déligitimation.

Mon propos n’aura pas d’autre intention que de montrer que le temps est venu non pas seulement de la proclamer, de la faire connaître, d’en expliquer les articles de loi, mais de la légitimer, de la relégitimer, de la fonder en raison et de bien mettre en évidence les liens qui la rattache à des notions telle que celle de République et de sa devise, celle d’humanité, celle des droits de l’homme. En conséquence il convient de rappeler les sources philosophiques qui ont conduit à construire une véritable culture laïque, qui si elle n’est pas entretenue finira par s’étioler et entrainer avec elle l’écroulement de tout une « architecture mentale » structurée par l’idéal d’émancipation, qui repose sur l’idée majeure selon laquelle la souveraineté d’un peuple sur lui-même, se prépare dans la souveraineté de chaque homme sur ses pensées, par l’ouverture à la culture universelle qui permet un décentrement critique, seul rempart contre les fanatismes.

.°.

II / État des lieux : Hésitations atermoiements, quelle laïcité pour la république du 21ème siècle ?

Certains considèrent qu’il y a trop de laïcité, la trouvent trop « dure », trop « musclée », lui reprochent son sectarisme, son intolérance et l’accusent d’être un nouveau dogme anti religieux, un nouveau cléricalisme, une nouvelle idéologie liberticide, limitant de manière illégitime la liberté de penser, de conscience et de religion qui sont aussi des droits à valeur constitutionnelle. D’autres vont même jusqu’à déclarer que la laïcité constitue une entrave à la liberté religieuse, et serait le cache sexe de l’exclusion institutionnalisée des musulmans par la République. Ils sont en faveur de ce qu’on pourrait appeler une laïcité « restrictive », il faudrait donc qu’elle soit plus « tolérante », plus « raisonnable », donc plus « accommodante », plus « ouverte », plus « apaisée », moins « crispée », plus « souple », moins « autoritaire » , moins « punitive », une laïcité de « compromis », car cette laïcité raide, voire rigide serait responsable des crispations identitaires ; ce serait par exemple aux yeux de certains la « stigmatisation » xénophobe et islamophobe, accusation de plus en plus adressée aux laïques, qui seraient à l’origine de l’accroissement de l’exhibition vestimentaire ethnico religieuse du voile, voire même de la tentation qu’exerce le djihad sur une jeunesse méprisée parce qu’on attaque l’islam !

D’autres, en revanche trouvent qu’il n’y en a pas assez et lui demandent plus qu’elle ne peut donner dans l’état actuel de la loi ; il faudrait l’étendre à des espaces publics civils tels que l’entreprise par exemple, voire même la rue, et prônent donc une laïcité « extensive », comme si elle constituait le dernier rempart, le dernier recours, contre la barbarie grandissante.

D’autres encore pensent qu’elle est suffisante telle qu’elle est, mais qu’elle n’est pas appliquée avec la rigueur nécessaire, qu’il suffirait déjà simplement de l’appliquer de manière stricte, intransigeante, et inflexible, limitée à l’espace public civique, école, tribunal, hôpital.

On peut ainsi observer que dans de nombreux domaines, justice, entreprises, Universités, la difficulté à trancher sur des questions qui divisent toujours l’opinion.

1° / La cour administrative d’appel de Lyon, a annulé en juillet 2014, un précédent jugement du Tribunal administratif de Grenoble datant de 2013 enjoignant le directeur du centre pénitentiaire de St Quentin- Fallavier en Isère de servir des repas halals aux détenus musulmans.
La cour a estimé que « compte tenu de la possibilité pour les détenus de bénéficier de repas sans porc ou de repas végétarien, de disposer de repas adaptés lors des principales fêtes et de la possibilité d’acheter par l’intermédiaire de la cantine de la viande hallal, un juste équilibre était ménagé entre les nécessité du service public et les droits de personnes détenues en matière religieuse ».

2°/ Faut-il entériner ce que la jurisprudence appelle les « entreprises de tendance » qui bénéficient du privilège de déroger aux règles générales du code du travail et limiter les libertés individuelles, par exemple pour un responsable d’une école privée catholique licencier un enseignant venant de se remarier après avoir divorcé ou s’en séparer des lors qu’il a manifesté ouvertement son orientation sexuelle jugée incompatible avec le caractère propre de l’établissement ?
La crèche Baby-Loulou pouvait-elle alors licencier une salariée voilée en tant qu’«entreprise de tendance laïque », et en tant qu’entreprise de conviction, se donner des statuts et un règlement intérieur prévoyant une obligation de neutralité  du personnel, impliquant interdiction de porter tout signe ostentatoire de religion ? Mais la laïcité est-elle une tendance comme une autre ou un dispositif permettant de garantir l’exercice des libertés ?
Les entreprises privées en général a sein desquelles se déroule une vie collective sont confrontées de plus en plus à des demandes d’aménagement du temps de travail durant le ramadan, de salles de prières de revendications religieuses. Un règlement intérieur ne doit-il pas imposer des règles de neutralité confessionnelle dans toutes les entreprises ?

3°/ Faut-il soumettre les étudiants au principe de laïcité au sein des établissements d’enseignement supérieurs, introduire une limitation dans l’expression vestimentaire à l’Université comme l’avait fait la loi du 15 mars 2004 pour l’école primaire, le collège, le lycée et les classes préparatoires ? Est-ce un espace civil ordinaire ? Faut-il encore avoir recours à la pseudo solution désastreuse « du cas par cas », On pensera ici au flottement qui a duré beaucoup trop longtemps sur l’interdiction de signes ostentatoires au sein de l’école de la république (de 1987à 2004 !) Même hésitation encore aujourd’hui à propos de l’interdiction du port de signes religieux ostensibles durant le travail et la recherche à l’Université, dans les espaces universitaires qui sont des espaces critiques ; rappelons au passage que le terme d’Université signifie : tourné vers l’un.
Au lieu de répondre d’une même voix, lorsque de plus en plus, sont signalés des contestations de contenus des programmes, du mode d’organisation des travaux dirigés pour lesquels on demande une séparation des sexes, le refus de passer un examen avec un professeur de sexe féminin, et qui tentent d’imposer une tutelle intellectuelle rendant impossible la sérénité indispensable au libre exercice de la pensée critique, l’irrésolution est la règle. Là encore, alors que le HCI préconisait l’interdiction du voile, le président de l’Observatoire de la laïcité installé en 2013 par Hollande, J. Louis Bianco affirme « disposer d’un arsenal juridique suffisant pour faire face à toutes les situations » !
Bien d’autres questions restent toujours sans réponses claires.

Que penser en effet des aumôneries dans les lycées, les armées, les hôpitaux, les prisons ? Rappelons au passage que la loi de 1905 avait promis de rétablir la présence au front d’aumôniers militaire abolie par la révolution. Ce qui a été fait après la guerre de 14 et de 40.

Faut-il déplacer des audiences au tribunal, ou des dates d’examen ou de concours en vertu d’une obligation religieuse ?

Faut-il remettre en cause le calendrier et, comme le calendrier antichrétien adopté en 1793, supprimer les noms des saints ? Ou comme le calendrier anti islamique adopté à Ankara en 1935 ?

Faut-il accepter que dans les cantines on sépare les enfants en fonction de leur origine ou de leur confession ou qu’on supprime les menus de substitution ? Faut-il renoncer à la commensalité, renoncer aux règles du manger ensemble ?

Faut-il interdire la satire et la caricature pour ne pas blesser les croyants et interdire ce qu’on pourrait appeler « un espace de respiration critique » rempart contre l’endoctrinement ? ?

Les autorités civiles peuvent-elles participer ou être simplement présentes aux cérémonies religieuses ?

Faut-il qu’il ait des murs entre les tombes, comme il y en avait entre catholiques et protestants avant 1881 ? Regroupement de sépultures sous forme de « carrés ». Pb des conjoints de religion différente désirant être enterré dans un carré qui n’est pas de sa religion : pas de signe (croix) sur la tombe mais pas accepter le refus de sépulture parce que le corps est jugé impur !!! Faut-il que les hommes soient encore séparés jusque dans la mort ?

Faut-il accepter cloches et appel du muezzin ? Comme en Suède pour les musulmans depuis 2012 ? Ou à la Réunion et à Mayotte.

Faut-il accepter Crèches et santons dans les halls d’Hôtels de Ville ? : Ostentation de convictions cultuelles ou de traditions culturelles patrimoniales ayant perdu leur sens religieux ou devenues telles ?

Faut-il accepter un département concordataire sur le territoire de la République qui maintient dans son code pénal le délit de blasphème ou faut-il abroger ce droit local ? Exception pérennisée par le Conseil constitutionnel en 2013 !!

Faut-il contrôler l’argent de la foi pour contrôler les cultes ?
Faut-il déroger à la règle de libre circulation privée des capitaux quand cet argent véhicule l’impérialisme idéologique du Wahhabisme qui véhicule des conceptions attentatoires à notre mode de vie et aux meurs d’un imaginaire collectif émancipé ? Faut-il modifier la loi de 1905 pour autoriser le financement direct de la construction des lieux de culte en étendant à la France entière ce qui est permis en Alsace- Moselle ?

Faut-il refuser que les funérailles d’un chef d’État se fassent ailleurs que dans un espace national et transconfessionnel ?

Fut-il interdire les expressions ostentatoires et prosélytes dans les stades ?
La Coordination Française pour le Lobby Européen des femmes et la Ligue du Droit International des femmes demande dans un courrier du 1er Juin 2016 adressé au président du CIO de sanctionner les pays qui pratiquent la ségrégation sexiste dans les stades et que soit respectée la règle de neutralité inscrites dans la charte interdisant les signes politiques et religieux dans les sites olympiques. Elles constatent que des pays de plus en plus nombreux continuent à interdire aux femmes l’entrée des stades et interdisent la pratique du sport aux femmes.

 

III / Pourquoi autant de confusion, tant de divisions, d’irrésolution ?

Sur toutes ces questions litigieuses qui prêtent à controverses dans la société multi culturelle, multi ethnique et multi religieuse dans laquelle nous vivons, on est en effet saisi de voir à quel point le citoyen et le politique ont des difficultés à trancher, à décider.
Il faut éviter certes « la précipitation et la prévention » règle majeure de la « méthode » lorsqu’on entreprend de construire un savoir ou d’engager une action. Certes l’exercice du doute critique est salutaire et atteste de la volonté d’échapper à tout dogmatisme en posant à nouveaux frais les questions auxquelles on pense avoir trouvé des réponses définitives.
Mais le relativisme sceptique est un dissolvant, un poison, tout aussi dangereux que le dogmatisme car il attaque les principes et affaiblit toute volonté en dissimulant l’indifférence sous le masque de la tolérance. Les tergiversations, les atermoiements, hésitations, ne sont que dangereuse faiblesse. Et le prix à payer risque d’être lourd dans l’avenir. Et on tombera d’accord avec Descartes pour qui « l’irrésolution est le plus grand des maux ».
Ignorance, imprécisions, inexactitude mauvaise foi, entretiennent cette impuissance

Le socle historique, juridique et philosophique sur lequel la laïcité s’est construite est-il assez connu pour lui donner toute la force et la vigueur nécessaires pour la défendre et la promouvoir ?

Pour être mieux armés, et ne céder ni aux sirènes communautaristes, ni à ceux qui voudrait la dévoyer et la mettre au service de la xénophobie, ni à ceux qui la sacralisent à l’image des paroles révélées, n’est-il pas urgent de rappeler l’esprit qui l’anime et ne pas laisser tarir la source qui lui a donné naissance et qui doit continuer à l’alimenter ? Mieux armés non pas pour donner des réponses catégoriques et définitives et sans nuances, mais au moins pour écarter celles qui ne correspondent pas à cet idéal d’émancipation ?

La Laïcité est en danger et avec elle tout l’humanisme qui la sous-tend, à savoir l’idée même d’une « humanité une », pour laisser se développer une fragmentation de la société en tribus en ethnies en communautés religieuses et autres. Comment de manière frontale et insidieuse se développe une nouvelle forme d’anti humanisme. Il faut avoir les yeux grand-ouverts et se souvenir de l’avertissement de Gramsci dans les Cahiers de prison : « l’hégémonie idéologique et culturelle précède la victoire politique… le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur, surgissent les monstres. »

 

 

IV / La Laïcité en procès. Les chefs d’accusation et que valent-ils ? Le retour des Anti Lumières.

Ce procès constitue une véritable mise en question de l’humanisme… Il faudrait avoir honte d’être laïque !

« Il y a « trop » de laïcité dans la société » déclarait récemment le pape, la laïcité « exagère » ! Voici venu une nouvelle adjectivation qui vise à dénaturer le substantif. Il y aurait donc abus, excès de laïcité, elle dépasse la mesure elle manque de modération, elle va trop loin ! La laïcité qu’elle soit considérée comme areligieuse ou irréligieuse, donc antireligieuse, est donc considérée comme l’obstacle majeur à l’exercice d’une pratique religieuse qui réclame conduite pure et vertueuse, donc favorisant l’amoralité.

Cet argument n’est pas nouveau. Ainsi les deux grandes religions prosélytes, le christianisme et l’islam, n’ont jamais cessé et ne cessent d’affirmer qu’un homme athée, areligieux ne peut être vertueux, car seule la crainte de Dieu et de ses sanctions, et l’espoir en des récompenses célestes peut empêcher les hommes de faire le mal.

C’est ainsi que s’exprimait John Locke, 1632-1704 pourtant premier précurseur de l’esprit laïque, qui souhaitait que soit nettement différencié « ce qui regarde le gouvernement civil de ce qui appartient à la religion », qui considérait que les désordres sociétaux sont créés par la volonté gouvernementales d’empêcher l’exercice de différentes religions, dans sa lettre sur la tolérance en 1689 : « Ceux qui nient l’existence de Dieu ne peuvent en aucune façon être tolérés. En effet de la part d’un athée, ni la providence, ni la promesse, ni le serment, qui forment les liens de la société humaine ne peuvent être quelque chose de stable et de sacré ; à tel point que, l’idée même de Dieu supprimée tous ces liens sont ruinés. »
Certes, la vieille droite catholique et conservatrice n’a jamais baissé les bras pour qui l’enseignement de l’Eglise est garant de l’ordre social. Thiers avait dit sa haine de l’instituteur et son souhait d’un enseignement contrôlé par l’Eglise. Bonaparte disait qu’il voyait dans la religion, « non le mystère de l’incarnation mais le mystère de l’ordre social ». Le général Weygand, commandant en chef des armées en juillet 1940, estimait que « tous les malheurs de la patrie viennent du fait que la République avait chassé Dieu de son école. Notre premier devoir sera de l’y faire rentrer. Pas de morale sans Dieu ».
C’est Pétain, par la loi du 2 novembre 1941, qui rétablit le financement public de l’enseignement catholique et qui supprime les écoles normales d’instituteurs.

C’est dans cette tradition que le président de la République laïque se situait lorsqu’il fit cette déclaration fracassante devenue célèbre : Sarkozy au Latran (20 déc. 07) : “L’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur.” Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes.[…] la laïcité ne saurait être la négation du passé. La laïcité n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n’aurait pas dû. Un homme qui croit, c’est un homme qui espère. Et l’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent. La désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie de prêtres, n’ont pas rendu les Français plus heureux. […] La morale laïque risque toujours de s’épuiser quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini. […] J’appelle de mes vœux l’avènement d’une laïcité positive, c’est-à-dire d’une laïcité qui, tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un atout.[…] Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. […] »
La question fondamentale est donc la suivante : peut-on fonder une association politique en faisant l’économie d’une référence à un lien ayant pour modèle la croyance religieuse ?
Mais il y a plus grave et plus profond. Plus grave car elle sape de manière insidieuse, invoquant le respect de la diversité, de la différence, les fondements de l’idéal laïque, considéré comme liberticide. Témoin cette formule d’une naïveté dangereuse : la diversité ce n’est pas tolérer les autres, c’est « célébrer les autres » !
S’appuyant sur la célèbre formule de Malraux selon laquelle « le 21éme siècle sera religieux ou ne sera pas », tend à se développer de plus en plus un procès plus général de la Raison et des Lumières d’où est issu le principe de laïcité. Le cœur de l’accusation pourrait se résumer dans cette célèbre formule de M. Gauchet. Les Lumières ont désenchanté le monde. Ce serait le résultat de ce que certains considèrent comme définissant la « modernité » ; le temps serait venu de la nécessité de « ré enchanter » le monde ce qui caractériserait la « postmodernité »
Bref, derrière cette rhétorique c’est tout simplement à une laïcité de reconnaissance que l’on voudrait au moins revenir pour en finir avec la laïcité de séparation.
Ainsi se trouve dénoncée :

1°/ Son incapacité à établir une relation à une transcendance qui seule serait capable de faire lien, de « faire société ». Pas d’«inter» sans « trans » se plaisait à rappeler Régis Debray dans l’un de ses ouvrages. Sans une autorité supérieure à laquelle tous doivent se soumettre et devant laquelle tous sont égaux. La fraternité ne peut exister sans paternité, les hommes sont tous frères car ils sont fils d’un même père, et c’est la raison invoquée pour qu’ils se respectent mutuellement. Une fraternité volontariste reste artificielle.

2°/ Sa propension à tout envisager du point de vue d’un calcul intéressé, cf. (l’étymologie de « ratio », calculer, faire des comptes) et sa tendance à tout évaluer d’un point de vue marchand et à considérer toute chose et tout être, animal ou humain comme exploitable donc comme un instrument et un moyen et non une fin en soi seule source de respect de la nature et des vivants animaux et humains. Cette frénésie rationaliste qui voit tout discours religieux une figure de l’obscurantisme et de l’asservissement des consciences, associée à un hédonisme de la jouissance sans entraves, sans balises théologiques seraient responsable de la disparition du sens, donc de la désespérance qui plongeraient les hommes dans toutes les formes de la délinquance. Quand le ciel est vide, alors croit le diabolique.

3°/ Sa prétention à énoncer des principes universels alors que les Droits de l’homme serait loin de proclamer les droits de tout homme mais plutôt ceux de « l’homo occidentalis » droits relatifs et non absolus, à une aire géographique donnée. Ils seraient ainsi à mettre sur le même pied que les droits de l’homo « islamicus », « christianicus » etc. Prétendant en effet avoir découvert un absolu alors qu’elle ne serait que l’expression d’une « culture » particulière, par son désir hégémonique elle est nécessairement violence faites à des peuples qu’elle « méprise » qu’elle considère obscurantistes, rétrogrades, voir arriérés et peut s’autoriser de ce fait à être complice et même justifier la domination coloniale, pensée comme civilisatrice donc émancipatrice alors qu’elle serait liberticide. Cf. le procès fait Jules Ferry.

4 / Son imprudence à accorder à l’individu la capacité de « penser par lui-même » de lui attribuer une liberté de conscience alors qu’il a besoin de guides, de « directeurs de conscience pour que ne règne pas le « dissensus » et la discorde, mais le consensus et la concorde. En faisant de l’individu la valeur suprême et non la communauté, ce principe n’est qu’un principe de dissolution de l’ordre social et moral. Pas de communauté sans pression de conformité et d’uniformité.
On comprend alors que la République laïque soit considérée comme incapable d’intégrer les nouveaux arrivants : loin d’être « inclusive », elle serait par nature « exclusive ».

Trop souvent, beaucoup sont sensibles à ces attaques et animés par de bon sentiments dont nous savons que l’enfer en est pavé, peuvent être ébranlés et démunis et désarmés.
Attention à ne pas perdre la bataille des idées
L’approximation, l’imprécision le flottement sémantique de la notion de laïcité que beaucoup connaissent mal et que certains cultivent à dessein font courir ce risque.

V / Le contenu de la loi

Il est vrai que le principe constitutionnel selon laquelle « la France est une République laïque, démocratique et sociale », n’apporte pas vraiment de précisions quant à sa définition et ses caractéristiques essentielles.
En outre, dans la loi de séparation de 1905 le terme de laïcité ne figure même pas :

La nouvelle loi brise unilatéralement les engagements français relatifs au concordat napoléonien de 1801, qui régissait les rapports entre le gouvernement français et l’Église catholique. Inventant la laïcité à la française, elle proclame la liberté de conscience, garantit le libre exercice des cultes et pose le principe de séparation des Églises et de l’État.
Article 1er : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes […] ».

Article 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. […] »

Cette loi se veut conforme à la devise républicaine. Par l’article 1er, l’État garantit la liberté de conscience, c’est-à-dire le droit de ne pas être croyant, et la liberté de culte si on l’est. Par l’article 2, l’État, les départements, les communes assurent leur neutralité à l’égard des citoyens, en refusant d’accorder des avantages spécifiques à certains en raison de leurs pratiques cultuelles.
Elle est constituée d’un système de trois propositions fondamentales :
-Personne n’est tenu d’avoir une religion plutôt qu’une autre.
-Personne tenu d’avoir une religion plutôt qu’aucune.
-Personne n’est tenu de n’avoir aucune

VI / Le principe de laïcité.

1°/ Définition :

Est laïque, un esprit, une institution qui a écarté la possibilité pour les instances religieuses d’être invoquées et évoquées pour le gouvernement des hommes et des choses M. Onfray : le magnétisme des solstices ; Flammarion 2013 Il s’agit bien dans le processus de laïcisation de s’émanciper de toutes les tutelles, de se délivrer de toute entreprise de « subjugation » des consciences, de tous ceux ce qui veulent mettre les consciences sous un joug.
La laïcité c’est un état, l’état d’une société d’un groupe humain qui considère que l’origine de la loi réside dans le corps social lui-même que la confection des lois est l’œuvre de tous, (laiös) ouvert à tous, contraire de (kleros), réservé à quelques-uns, qui donne clergé, conciliant l’homogène sans uniformisation et l’hétérogène sans insularisation individualiste, l’universel et le singulier. Cela renvoie à une question philosophique plus large : comment concilier l’un et le multiple. Comment éviter à à la fois l’un hégémonique qui rassemble en soumettant, et le multiple qui disperse et qui empêche le lien.

 

Certes la laïcité est un ensemble de dispositifs juridiques rendant possible la coexistence des libertés ; lois sur l’école des années 1880, loi de 1905, et un principe constitutionnel.
Elle relève de « l’invention », de la « techné » pour mettre en application dans l’ordre social et politique une « découverte » d’ordre théorique.

2°/ Principe et valeur.

Mais c’est aussi et d’abord un principe philosophique dont l’élaboration traverse toute la pensée occidentale depuis les philosophes grecs, l’humanisme de la Renaissance et la philosophie des Lumières. La laïcité est l’aboutissement d’un legs spirituel qui s’est exprimé à travers les combats contre l’obscurantisme et le fanatisme de ceux qui croient en la raison et en la justice.
Ne serions-nous pas plus armés si nous avions présents à l’esprit les constituants philosophiques fondamentaux de ce principe ?
Rappelons qu’elle est un principe avant d’être une valeur, déduit du principe de liberté. Affirmer le principe de la liberté de conscience, implique de manière nécessaire que l’élaboration des lois, ce qui lie les hommes entre eux, principe de concorde, ne peut relever que de l’expression de l’ensemble des « citoyens » et non pas d’une conception particulière de l’homme qu’on imposerait à tous. C’est pourquoi la foi ne peut faire loi. Elle n’exprime que les convictions de quelques-uns, qui par l’intermédiaire d’un clergé, (cleros), réservé à quelques-uns et non pas (laïos) ouvert à tous, imposeraient leur conception du bien et du mal, du vrai et du faux, du beau et du laid.

Rappelons qu’en physique le principe d’Archimède ou le principe de Carnot ne sont pas des estimations, des appréciations subjectives et relatives et contingentes. Ils énoncent des propositions objectives, universelles et nécessaires qui commandent absolument. Ce ne sont pas des valeurs auxquelles je peux librement donner mon assentiment ou non et qui ne sont pas contraignantes comme une obligation éthique qui est un impératif. De même l’effort de tout être humain pour conserver et accroître son être le « conatus » pour s’exprimer comme Spinoza, sans être entravé, n’est pas une évaluation mais une observation qui relève d’un savoir du même type.
Accorder du prix, de la valeur à.… est un autre type de jugement. Comment alors le faire prévaloir sur d’autres valeurs qui se prétendent tout aussi respectables sans être taxé fort justement d’intolérance ?

Le concept de laïcité procède donc d’une conception philosophique de l’homme : un être « fait pour la liberté », c’est son essence, un « droit naturel, inaliénable, inviolable et sacré », développée par les théoriciens du droit naturel ou rationnel qui inspire toute la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui parle de « principes simples et incontestables » qui commandent absolument Le préambule à la constitution de1946 utilisent les mêmes termes ainsi que la déclaration universelle du 10 décembre 1948.
Leo Strauss, dans son ouvrage intitulé Droit naturel et Histoire, insiste sur ce point : ces principes ne sont ni des idéaux, des idéologies ou des mythes adoptés par notre société ou notre civilisation. Les considérer comme tels conduit à un relativisme et un historicisme désastreux qui exclue la possibilité de juger qu’un droit positif est juste ou injuste, légitime ou illégitime et qui conduit au nihilisme Il n’y a plus d’étalon et si il n’y a pas d’étalon plus élevé que la valeur ou l’idéal de notre société, nous sommes incapables de prendre devant lui le recul nécessaire au jugement critique et nous demander ce que vaut l’idéal de notre société comme celle de tout autre et qui ne peut avoir dans la bouche qu’un hymne à la diversité sous la noble apparence de la vertu de tolérance. Mais alors pourquoi ne pas tolérer aussi l’intolérance qui est une valeur comme une autre ?

VII / Les conséquences d’une laïcité de séparation

Cette séparation effectue une double émancipation : Le politique par rapport au théologique qui ne doit plus s’immiscer dans ce qui relève du gouvernement civil mais aussi du théologique qui est protégé de toute ingérence du politique. La laïcité réclame seulement aux religions l’abandon de leurs prétentions politiques, jamais elle n’a installé ce postulat selon lequel la religion est destinée à s’effacer des sociétés modernes. Ce processus de séparation qui permet de réunir dans une fraternité citoyenne des hommes séparés et divisés par leurs appartenances.

1 / Elle rend impossible l’établissement d’une religion hégémonique homogénéisante et uniformisante qui prétend au monopole de la pensée, de la morale, de la politique et l’oblige à rester dans son domaine, et qui n’accorde pas les mêmes droits aux minorités religieuses.  L’encyclique Syllabus de 1864 refuse même l’idée de liberté religieuse ! Voire le statut des religions juives et protestantes avant la révolution et celui des « dhimis » en terre d’islam sous l’Empire Ottoman. Interdiction de monter à cheval pour les juifs, descendre du trottoir, impôts spéciaux etc.

2 / Elle devrait rendre impossible la condamnation des apostats, les punitions d’union de femmes et d’hommes appartenant à des religions différentes, intimidation, fatwas vis à vis de ceux qui pourraient mettre à distance leur appartenance par la non pratique du jeûne, le refus de porter le voile. Sachons entendre la demande de femmes kabyles réfugiées en France : « Mes parents ont fui les islamistes, et je les retrouve en France aujourd’hui qui veulent mettre les sœurs dans « le droit chemin » et qui contraignent les femmes voilées à dire « c’est mon choix » ! Ces intimidations au sein de la société civile sont intolérables : Souvenons-nous de la parole d’Helvétius : « Qui tolère les intolérants se rend coupable de tous leurs crimes »

3 / Elle rend impossible la « guerre des dieux et les st Barthelemy.

4 / Elle rend possible la distinction entre le moi empirique et le moi rationnel, Par moi, on désignera écrivait J. Marie Kinzler, « une conscience humaine individuelle ou collective ou collective, engluée dans ses particularités, emmurée dans des évidences sensibles, ethniques, religieuses, sexistes, racistes, une conscience enchaînée à ses préjugés.
Le moi rationnel ou sujet suppose une déchirure de la conscience. Alors que le moi est un effet de la simple identification à mes relations d’appartenance, il n’existe pas de sujet sans un douloureux arrachement à ces mêmes identifications. Cet idéal de vie examinée rend possible le projet d’autonomie sociale et individuelle. «Une vie qui n’est pas soumise à l’examen ne mérite pas d’être vécue» proclame Socrate. Il s’agit de poser la question de la valeur de ses valeurs, de poser la question de savoir s’il n’y a pas une idée du juste, du bien, du vrai qui vaut plus que les idées dont j’ai hérité. Qu’est-ce que le juste ? Ne faut-il pas interroger « la vie des commencements », autrement dit se séparer de soi ? « Faire sécession avec soi-même » pour reprendre une expression de Peter Sloterdijk, distinguer ce qui est bien de ce qui est ancestral. Introduire une distance de soi à soi. Comme le fait justement remarquer Cornelius Castoriadis, « la mise en question de l’institution ne se fait qu’exceptionnellement dans l »histoire de l’humanité et dans une seule lignée de sociétés : la lignée européenne ou gréco-occidentale.
Au désir d’appartenance qui me particularise, le sujet oppose un désir d’universalité, un discours une pratique qui au-delà de moi et des miens, soient valides pour l’humanité. Les énoncés n’ont donc pas le même statut : Le discours sous contrôle du moi produira des opinions, des dogmes, des énoncés à validité particulières.
Le sujet de la philosophie et de la science produira de énoncés à prétention universaliste censés valoir pour l’humanité.

Ainsi chaque fois qu’une loi est faite par et pour une particularité, alors tous les autres sont opprimés ; la loi doit être faite par et pour le citoyen, sujet juridique abstrait. Celui-ci n’est ni un blanc ni un ouvrier ni un cadre ni un catho. Ce sont des citoyens qui sont éduqués des élèves, des justiciables, des patients …. dont la propriété empirique,(sexe, classe, couleur, religion) s’efface devant l’idée d’un être humain en général, l’Homme dont parle le droit.
C’est pourquoi la volonté générale est celle exprimée par des citoyens, ni volonté particulière d’une minorité, noblesse pour l’Ancien régime, Afrique du sud asservie à la minorité blanche. Il en est de même des volontés collectives majoritaire même unanimes. N’est pas légitime une République islamique, régime nazi : une majorité décide au nom d’une particularité de porter atteinte à la dignité d’un homme en général et de contrevenir à ses droits. On comprend mieux la formule d’Alain quand il affirme que « la République est l’instance critique dans la démocratie ». L’élément décisif d’une république, est l’existence d’un corps tiers un corps politique régulateur entre la société civile et l’État. On voit le danger des sondages, des référendums d’initiative populaire, des consultations démocratiques (implantation d’une mosquée, d’un centre de handicapés ou d’une déchetterie). Les résultats sont aisément prévisibles !!
On appellera donc république, toute cité disposant d’un dispositif juridico-institutionnel lui permettant :
1° d’inscrire le citoyen au centre du corps politique
2° de produire des droits inaliénables
3°de protéger ces droits contre les prétentions des volontés particulières et collectives.
On pourrait le formuler autrement en examinant les termes utilisés pour désigner un peuple : ethnos démos, laos.
Le peuple républicain est « construit », le peuple ethnique comme le peuple démocratique sont des peuples « naturels ».

 

VIII / L’École de la République ou la construction de la République : vecteur institutionnel du dispositif républicain.

On a oublié ce que veut dire une « école de la république ».
Elle n’est pas l’école de la démocratie libérale ; elle n’a pas pour fonction de s’adapter à la société civile ou d’être asservie aux volontés de l’Etat.
Pour certains « l’école républicaine aurait implosé, elle n’est plus ». Ainsi s’exprime Bérénice Levet professeur de philosophie à l’École Polytechnique ; elle décrit la mort d’une École républicaine dont le requiem n’a pas été encore prononcé. Elle est devenue un centre d’animations ludiques dans une logique utilitariste et consumériste qui réduit l’homme à un agent économique. Pas de transmission des savoirs surtout pas d’héritiers afin de supprimer les inégalités, des compétences, aucune formation à la pensée et au jugement. Il faut abolir la transcendance du maître, tel est le discours des fossoyeurs de l’école républicaine ».
Rappelons que le processus de laïcisation commence historiquement par l’école. Les lois et textes règlementaires de 1881 à 1886 instituent l’école publique gratuite, laïque et obligatoire. L’objectif, à l’époque, est clairement de libérer l’enseignement de la tutelle ecclésiastique. C’est un processus de « déconfessionnalisation » qui rend possible l’émancipation du savoir par rapport à la croyance. Elle substitue à l’argument d’autorité, l’autorité de l’argument.

La philosophie entendue comme l’ensemble des savoirs n’est plus « ancilla theologiae », la servante de la théologie. C’est ainsi que voit le jour une nouvelle conception de la vérité et de l’autorité, l’émancipation de la morale, (la question de la morale laïque), l’émancipation de l’individu par rapport aux clergés, à l’État, à la communauté, ((cf. apostat, port obligatoire de vêtements, alimentation) ; l’émancipation du spirituel lui-même par rapport à la superstition et qui s’en trouve purifié.

Mais l’école était et doit être plus largement cet espace où l’on apprend à se « déprendre » de toutes les servitudes. Éduquer, (ex ducere) c’est être conduit hors de soi, apprendre à se quitter pour s’examiner devenir un héritier critique et non pas un héritier dévot ou un déshérité. Un être capable d’inventer sa vie, donc savoir rire de soi, « inaugurer » un nouvel être qui s’arrachant à l’hétéronomie première, faite d’adhésions subies, va devenir autonome.
L’enfant devient élève lorsqu’il est placé dans un espace critique qui « l’élève » et dans lequel les seules autorités sont la raison et l’expérience. Il s’agit alors de concrétiser les principes des Lumières, de Condorcet en particulier, de faire en sorte « qu’aucune autorité ne gouverne l’enfant hors de sa propre raison » ; ni celle de Dieu, ni celle de César. »
Pour que le peuple soit vraiment souverain, « il faut rendre la raison populaire…de manière que tout homme s’appartienne à lui-même et non à une communauté. »
L’École a donc pour finalité ultime, de construire le citoyen et l’homme par l’instruction qui est une transmission de savoirs libres et libérateurs, et libérateurs à long terme et non pas seulement à court terme en vue d’une compétence étroite adaptée aux besoins du moment, mais en vue de contribuer à la constitution d’une « pensée élargie » pour reprendre une formule d’E. Kant.
C’est pourquoi une école de la République laïque n’inculque rien, n’impose, par la voie de directeurs de conscience, aucune orthodoxie, aucune orthopraxie, ne subjugue personne n’embrigade personne ; elle engage les jeunes esprits sur la voie d’une rationalité critique qui doit les mettre à l’abri de toutes les séductions mortifères qui conduisent aux fanatismes.
Le président de la République encouragea la multiplication des débats au sein des classes, quand il n’y aurait rien de plus urgent que de faire taire les élèves. A leur donner la parole sans cesse, on les entretient dans l’illusion qu’ils pensent.
Or, pour penser, il faut posséder la langue, une langue qui se cultive au contact de la littérature. Et c’est précisément la mission de l’école que de leur apprendre à former, élaborer une pensée articulée, argumentée. Jusqu’à plus ample informé, contre l’obscurantisme, contre les théories du complot et autres discours de propagande, nous n’avons d’autres armes que l’apprentissage de la pensée complexe, de l’esprit critique qui ne se confond pas, contrairement à ce que certains professeurs ont tendance à croire, avec l’indignation. Il est l’art d’établir des distinctions, de séparer, de passer au crible, de passer au tamis, de faire des tris, comme l’indique son étymologie grecque, (krinein).
Gardons bien en mémoire cette parole de J. Jaurès qui rappelle avec fermeté que « La liberté de l’enseignement ne peut jamais prévaloir contre l’enseignement de la liberté ».

Clément STORA

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*